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Essai - Opus magnum – La quintessence de l’humain

Essai - Opus magnum – La quintessence de l’humain (I) - Franc-maçon : Matériau, Artisan et Artiste

 

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Appolon et Dionysos


Trois siècles d’approche esthétique.

En 2007 la Franc-maçonnerie spéculative fête ses 290 ans. Trois siècles qui mettent en relief les rapports intimes entre les arts et l’Ordre Maçonnique. Source de création et d’inspiration mais aussi vecteur de diffusion des différentes disciplines artistiques, la Franc-maçonnerie a su créer une « aire » de transmission réciproque avec le monde artistique. S’interroger sur l’analogie entre la méthode artistique et la méthode Maçonnique nous met en face de plusieurs principes-évidences qui touchent à l’origine de l’Ordre et au cadre formel de notre démarche. L’évidence peut-être la plus forte qui affirme l’essence artistique de la méthode Maçonnique vient de sa proposition première : la construction « du » ou « d’un » Temple. L’architecture au sens d’ « architecture spéculative » est, pour l’homme du XVIIIe siècle, une proposition qui rejoint la notion d’émancipation de l’espace de pensée et de l’espace artistique, s’inscrivant dans le long processus de conquête des libertés individuelles.

 

Les faits de sensibilité deviennent un objet de réflexion indépendant. La notion d’esthétique s’autonomise, devenant une discipline philosophique à part entière. L’approche esthétique essaye de fonder tous les arts sur un principe commun, bousculant l’ancienne classification des arts libéraux et mécaniques. La question du beau n’étant plus soumise aux seules considérations ontologiques acquiert son indépendance. De fait, il faut attendre le XVIIIe siècle pour que l’idée moderne de l’art, ou mieux, des beaux-arts puisse voir le jour. Le « savoir » et le « faire » n’étant plus artificiellement dissociés, l’art et le concept de la beauté peuvent donner naissance à un nouvel espace de pensée. Comme la Franc-maçonnerie, l’esthétique ne peut apparaître que lorsqu’un certain nombre de conditions se trouvent remplies, et c’est le rappel de ces conditions qui permet de penser les liens intrinsèques entre l’Ordre Maçonnique et les Arts.


 

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Les FF.°. peintres : Juan Gris, Greuze, M-Q de la Tour, H. Vernet, C. Vernet, C.J. Vernet...
Les « Constitutions d’Anderson » de 1723 présentent la proposition et la méthode Maçonniques en utilisant deux formulations interdépendantes : Art et Art Royal. La question de leur sens ouvre un champ d’investigation très complexe sur les évidences-principes qui réunissent arts et Franc-maçonnerie. Fille légitime du XVIIIe siècle, la Franc-maçonnerie s’inscrit entièrement dans les bouleversements et « étonnements » philosophiques, scientifiques et sociaux de ce siècle si particulier. Construire l’idée de « l’humain », la tracer dans le monde dans un nouvel espace de pensée et de liberté ayant comme formulation principale de devenir le « Centre de l’Union » : l’Ordre naissant se place en héritier de la pensée humaniste de la renaissance.

 

Depuis le renversement épistémologique de la révolution galiléenne, la philosophie accorde à la nature une ordonnance de type mathématique ou corpusculaire. Au XVIIle siècle jaillissent de nouveaux questionnements, des hypothèses inédites et un besoin de trouver de nouvelles méthodes interrelationnelles. La Franc-maçonnerie spéculative propose un condensé de ces méthodes. L’art et le beau, la rationalité et la science s’y inscrivent au même titre que la ou les religion(s) d’État et les divers courants ésotériques voire mystiques qui étaient légion à cette époque. Ceci exigeait du penseur, du scientifique et de l’artiste de repenser et de reconsidérer en profondeur la transmission des sagesses et des méthodes antiques afin de préparer l’avènement de la modernité.


La critique devient un « devoir ». Elle n’est plus condamnation de l’ « objet » critiqué, mais plutôt sa vérification, son analyse différenciée, sa justification. Il ne s’agit plus de « la lumière » mais « des lumières », de « la vérité » mais « des vérités » : c’est ce passage vers une pensée plurielle qui permet la cristallisation d’un procédé d’individuation existentiel autonome et adogmatique pour bâtir une humanité meilleure et plus juste. Socialement presque tout reste à faire, mais ceci est une autre partie de l’histoire.

Le Temple Maçonnique est à la fois ouvrage et œuvre. Cette œuvre, qui plus est « inachevée », touche d’emblée et en profondeur la problématique esthétique. Explicitée par le troisième pilier de la Maçonnerie Ecossaise, l’interrogation sur le beau est à l’arrière-plan de l’ensemble des Travaux Maçonniques. Mise en scène rituellique, décors, Colonne d’Harmonie et dramaturgie inhérente au psychodrame de la Maîtrise soulignent les préoccupations communes aux deux méthodes : vécu et partage pour l’émancipation et l’entente du genre humain. La Franc-maçonnerie, à l’instar de l’art, peut être considérée comme le prolongement de l’action car elle nous propose de chercher notre quintessence derrière son apparence. Telle une création artistique, la diversité des Pierres, des Ouvriers et des Tracés ne propose aucune règle pour définir l’idée de la beauté du Temple Maçonnique. C’est à l’œuvre, et à elle seule, d’affirmer sa beauté propre.

 

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Les FF.°. sculpteurs, Bartholdi, Bailly, Houdon...


Idéal Maçonnique, Art et Utopie -  Sagesse ou démesure ?

« Nous avons la ressource de l'art, de peur que la vérité ne nous fasse périr. »

Nietzche « Ainsi parlait Zarathoustra »

Apollon, dieu de la lumière et des arts, symbole de la belle apparence et des formes idéales, s’exhortait en enflant les poumons : « Connaissance de soi ! ». Des entrailles de la terre, Dionysos, dieu de la vigne et du vin, apparenté à l’ivresse musicale, celui qui avait pour vertu de réconcilier l’homme et une nature qui cesse d’être hostile, rétorque : « Pour la concorde universelle ! »

 

Le Franc-maçon peut-il concilier les contraires ? L’opposition et la complémentarité d’Apollon et de Dionysos, proposées par Nietzsche dans « La naissance de la tragédie », éclairent le rapport caché des choses. L’espace de pensée nietzschéen est fondamentalement pensée des rapports entre l’art et la vie, et son approche de l’esthétique est incontournable pour comprendre les transformations de l’espace de pensée contemporain et donc celui de la Franc-maçonnerie, de sa pratique et de la nécessité artistique au sein de l’Ordre.

 

Apollon représente l'image parfaite et splendide du principe d'individuation de par ses possibilités de délimiter les contours des êtres. Dionysos au contraire les associe afin de les unir. « Le mot 'dionysiaque' exprime un besoin d'unité, un dépassement de la personne, de la banalité quotidienne, de la société, de la réalité, franchissant l'abîme de l'éphémère. » Pour le Franc-maçon, alors que « tout se désunit », c’est dans l’union de ses Frères et Sœurs qu’il pourra retrouver, par l’élévation, son unité. Rassembler ce qui est épars en nous et entre nous. La proposition de « sagesse dionysienne » nous accorde le privilège d'abolir frontières et limites pour chercher ce qui a été perdu et bâtir ce qui pourrait être. C’est dans cette proposition artistique de « sagesse dionysienne » que le sentier vers la fraternité universelle peut être trouvé. Pour illustrer la pensée de cette « ivresse fraternelle », Nietzsche fait référence à l'Hymne à la joie de Beethoven et souligne que, dans le dithyrambe dionysiaque, « l'homme est porté au paroxysme de ses facultés symboliques ». C’est cette ivresse sublime du musicien ou de l’artiste comme processus d'infraction reconduisant l'individu profondément au-dessous du moi empirique jusqu'à « l’essence irrationnelle du monde » qui me paraît inséparable des Travaux Maçonniques.

 

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Les FF.°. musiciens : Sibelius, Duke Ellington, C. Loewe, Liszt, Cherubini, Gossec, Saint-George, Mozart...

 

La « sagesse dionysienne » est partage, la « sagesse apollonienne » mesure. Si on les dissocie, l’ivresse démesurée meurt dans sa propre exubérance et la mesure sans ivresse s’annihile dans l’inaction. Cet extrait d’un rituel Maçonnique du premier degré nous propose en filigrane la même idée : « Maîtriser ses passions en gardant l’élan du cœur ».


Transmission, tradition, et modernité.

La pérennité des formes et des contenus artistiques est, comme pour l’Art Royal, indissociable de la transmission. Si la transmission représente le fond, la tradition désigne la forme selon laquelle on transmet, la « modernité » étant là pour la valider, la mettre à l’épreuve, la faire évoluer. Il me paraît fondamental de distinguer la transmission de la thématique fondamentale de l’existence humaine et la méthode employée pour la transmettre. La transmission s’inscrit forcément dans la continuité. La tradition propose un « lieu commun », celui de la symbolique, de l’écriture symbolique, de « l’espace sacré ». Cet espace peut rendre effectif la transmission et sa répercussion existentielle, culturelle et politique et présente une analogie évidente avec la salle de concert, le théâtre, le musée etc…. Son  essence formelle ne peut exister sans contenu à transmettre et c’est dans ce sens que la tradition est modulable car elle doit s’adapter à ce contenu pour ne pas devenir une répétition immuable et mécanique et se vider de tout sens. Gustav Mahler (qui n’était pas Franc-maçon) disait : « La tradition c’est la transmission du feu et non l’adoration de la cendre. »

 

Tel est l’enjeu ou mieux, la proposition de la Maçonnerie et des Arts en ce début du XXIe siècle. Transmettre oui, mais comment et quoi ? Avec Nietzche, Marx et Freud nous offrent des clés pour aborder ce questionnement.

 

Marx avait pris conscience que l’art constitue une sorte d’exception à la concordance globale entre le stade économique et social d’une société et sa production intellectuelle. Le théoricien de l’exploitation de l’homme par l’homme s’est montré ouvertement embarrassé face à l’évidence que des formes artistiques particulières réussissent à dépasser leur cadre d’organisation social historique en devenant un modèle transhistorique dans d’autres sociétés qui relevaient de toutes autres conditions matérielles de production et de toutes autres formes de représentation des idées, mythes, us et coutumes et, à fortiori, du « goût ». « La difficulté n’est pas de comprendre que l’art grec et l’épopée sont liés à certaines formes du  développement social. La difficulté, la voici : ils nous procurent encore une jouissance artistique, et à certains regards, ils servent de norme, ils nous sont un modèle inaccessible ». (Introduction à la critique de l’économie politique).

 

Par cette interrogation Marx est au cœur de la problématique de la transmission. Il y ajoute le problème de la transition dans l’abord esthétique. D’une part l’évolution de l’art n’est plus liée à une nécessaire réalisation de l’esprit mais déterminée par ses conditions matérielles et socio-économiques ; d’autre part, en prenant le modèle grec comme norme perpétuelle et inaccessible, on constate que cet art reste source d’émerveillement de vécu et de partage. Les thématiques existentielles traitées par l’art prennent une forme atemporelle qui dépasse les conditions matérielles de la production. Les rapports entre l’homme et la nature, liberté et soumission, magma irrationnel des passions, volonté de puissance et, bien évidemment, angoisse et finitude, demeurent des sujets incontournables pour chaque nouveau-né, chaque Apprenti.

 

Mêmes causes, autres effets pour Freud qui comme Nietzsche et Marx place « l’énigme » de l’art dans nos couches souterraines. Il cherche à identifier, lui aussi à l’aide de la mythologie grecque ou latine,  le « mécanisme » caché qui explique ce qui fait apparaître à la conscience des puissances obscures artificiellement dissimulées ou refoulées. C’est en analysant une œuvre artistique, la tragédie de Sophocle Œdipe roi, qu’il bâtira le socle de la thérapie psychanalytique, considérant son universalité comme premier indice d’une relation profonde entre les œuvres d’art et l’inconscient. Il n’est pas étrange de constater le rôle déterminant de l’art dans le bouleversement de l’image de la psyché humaine. En 1917, Freud publie un texte où il explique que la science inflige au narcissisme humain trois humiliations : "la première d’ordre cosmologique, par la révolution copernicienne, qui ruine l’illusion selon laquelle la terre occupe la place centrale dans l’univers ; la deuxième d’ordre biologique, par l’évolution darwinienne qui abat la prétention de l’homme à s’affirmer autre que l’animal ; la troisième, d’ordre psychologique, par l’inconscient freudien qui contredit l’idée que le Moi est le maître en sa demeure."


Freud, Nietzsche et Marx

Dans cette transition vers la modernité des XXe et XXIe siècles, totalitarismes idéologiques et économiques ont essayé d’imposer des ruptures et ont trouvé devant eux une réponse aussi radicale que fertile dans l’art contemporain. Malgré l’apparent triomphe de la révolution industrielle sur l’idée de l’humain, nos thématiques existentielles demeurent les mêmes. Pour l’initié et l’artiste la transmission se poursuit, à l’instar du mythe de l’éternel retour, comme une évolution cyclique. La tradition de la Maçonnerie spéculative est née de ce désir cyclo-évolutif d’allier transmission et transition de l’essence humaine. Le récit des origines exposé en forme de légende « sur mesure » dans les constitutions d’Anderson de 1723 ne laisse aucun doute à ce sujet. Jusqu’à 1730, le procédé de mythification d’Hiram, ce personnage pour le moins marginal dans l’exégèse biblique, et sa transformation en modèle transitionnel entre « Ouvrier et Maître-architecte – Artisan et Artiste » a ouvert des perspectives inouïes propres à la naissance d’un mythe. A nous de transformer les perspectives en plan et de l’exécuter.

 

Les icônes cachent toujours la profondeur des matières qui les forment. Nous devons, en tant qu’émules de Maître Hiram, nous remémorer nos Frères et Sœurs artistes en cherchant « l’autre » quintessence qu’ils nous ont léguée dans leur production artistique. Cette quête existentielle d’essence individuelle rappelle que l’Initiation Maçonnique n’a d’autre « secret » que le vécu que chaque Franc-maçon tire de cette méthode de partage, tel le « secret » qui reste dans tout un chacun quand il va à un concert, lit un poème ou regarde un tableau. Bref, « libérer le regard, l’écoute et la parole ».

 

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Les FF.°. comédiens : Zavatta, Léo Campion, Pierre Dac, Peter Sellers, Oliver Hardy...

 

La Franc-maçonnerie est Œuvre de joie et de jouissance, éléments indispensables pour la construction de « ce qui pourrait être ». La proposition Maçonnique ne peut être abordée que par la pratique en Loge corroborée par l’action dans le monde profane, comme une musique qui nous accompagne, un livre qui nous marque et une peinture qui nous emporte dans des contrées inexplorées.

 

Loin des directives politiques et des outrances de certains hermétismes, les Arts en général portent en eux la quintessence des Travaux Maçonniques car ils expriment et s’adressent à la quintessence de l’humain, l’humain en devenir. La finalité ? Œuvrer pour l’avènement d’une humanité meilleure : le fondement même de l’Ordre Maçonnique.



Maximianno Cobra

 

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Les FF.°. écrivains : Hugo Pratt, Oscar Wilde, Charles de Coster, Kipling, Pottier, J-B Clément, Pouchkine, Stendhal, Goethe...

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