Les Neuf Soeurs logo Les Neuf Soeurs logo

La Colonne d'Harmonie - Symbole ou « accessoire » Maçonnique ?

La Colonne d'Harmonie - Symbole ou « accessoire » Maçonnique ?

Travaille et chante

Bon Compagnon, travaille et chante
Car chanson vaut mieux que discours
Pour rendre nos outils moins lourds
Et l’existence moins méchante.
Le labeur chasse le guignon
Que la bonne humeur épouvante
Pour être heureux travaille et chante,
Travaille et chante, Compagnon !

Joseph Dulaud, dit La Gaieté de Villebois,
Honnête Compagnon Passant tailleur de pierre du Devoir


S’il y a une chose, peut être la seule, que les historiens de l’Ordre Maçonnique s’accordent à dire, c’est que la Franc-maçonnerie spéculative utilise une symbolique et une méthodologie de Travail fondée analogiquement sur celle des Compagnons Tailleurs de Pierre. C’est donc, sans surprise, que le grade central des Ateliers Bleus est celui de Compagnon et que la méthode progressive qu’il emploie est celle de la transmission du « savoir et du savoir-dire » représentée par les Sept Arts Libéraux, pour qu’un jour le Franc-maçon puisse « savoir-faire ».


Classée usuellement comme sixième Art libéral, la musique propose, avec l’arithmétique et la géométrie, « l’équilibre physique des choses ». Depuis l’antiquité, en effet, la musique est reconnue indispensable pour la formation et l’épanouissement individuel de l’homme dans l’acceptation de soi et de l’autre. Elle est ainsi utilisée d’une manière pédagogique et/ou politique pour développer l’esprit du travail de groupe, notamment par le chant choral et par la musique d’ensemble. La devise « Travail et Chante » souligne son importance pour les Compagnons Passants Tailleurs de Pierre. Ils chantaient et chantent encore sur les chantiers et pendant leurs cérémonies rituelliques. Pour un Compagnon opératif, la musique fait partie de son chemin Initiatique et donc de sa vie. Elle est, à la fois, outil de l’Art et ingrédient incontournable du ciment Fraternel.


Certes, cela ne peut être récupéré et utilisé pour se réclamer d’une filiation opérative ou servir de justification pour replacer la Colonne d’Harmonie comme Outil essentiel de l’Ouvrier spéculatif. Cependant les questions analogiques concernant la méthode Initiatique et la symbolique nous paraissent évidentes et légitimes. L’apprentissage d’un métier, ou mieux, la « transmission » d’un « Art » sont indissociablement liés à la connaissance de soi et à l’émancipation de l’individu. Ces deux sociétés Initiatiques « glorifiaient » jadis l’Art par le chant. L’une, le Compagnonnage, a continué, l’autre, la Franc-maçonnerie spéculative a trouvé « bon » de réduire l’activité musicale à une « symbolique théorique » et, quand pratique il y a, elle reste facultative. Y a-t-il sens et nécessité, d’une part à écouter, d’autre part à faire de la musique dans nos Loges, l’un et l’autre considérés comme gestes conscients et actes culturels majeurs ?


Contrairement à une idée largement répandue, le chant choral ou solo, avec accompagnement ou a cappella nous semble « l’épicentre » de la « construction » de la Colonne d’Harmonie. Cette approche nous paraît naturelle car la voix humaine est l’Instrument musical par excellence, celui à partir duquel tous les autres instruments se construisent et se développent. Considérer la Colonne d’Harmonie selon un profil purement technique et statique fondé sur l’instrumentarium et/ou la diversité des FF.°. musiciens dont disposaient les Ateliers, nous paraît une démarche arbitraire. N’y a-t-il pas là un oubli de la raison d’être de cette même Colonne : le symbole de la musique et son rôle, sa pratique en Franc-maçonnerie. De plus, est-il possible de ne faire qu’un usage et de ne donner qu’un sens au mot « harmonie » de la Colonne d’Harmonie ? Tel un Compas, la musique trace et mesure, elle ouvre le cœur et marque l’action du Franc-maçon, qu’elle soit faite par une voix solo, « a cappella », par un ensemble de FF.°.ou de SS.°. ou entonnée par la Loge toute entière.

La symbolique musicale est fondée, comme la plupart de nos symboles, sur la transmission. Celle-ci plonge l’Ouvrier dans des temps immémoriaux et varie naturellement selon les moyens logistiques et aujourd’hui techniques des Loges. La valeur intrinsèque de cette transmission est ou doit être pour nous à l’origine du « besoin » de faire et de faire entendre de la Musique en Loge. Les louanges, les textes maçonniques historiques traitant de la symbolique musicale ainsi que les paroles utilisées par les chansonniers de toute époque soulignent l’importance de cette perspective. C’est sans surprise que nous trouvons, dès les premières approches de la musique aux XVIIIe siècle, les syncrétismes propres aux symboles Maçonniques, qu’ils viennent des écoles de pensée, des approches académiques, des courants spiritualistes etc… Pour illustrer notre propos nous pouvons citer : Pythagore et la légende des concerts des métaux, la musique des sphères, les « études analogiques » qui ont été faites au XVIIIe siècle pour essayer de trouver une possible correspondance entre les sons et les couleurs, la mise en forme définitive du système tempéré, etc…

Soulignons que le terme d’harmonie, fondement central de la musique, symbole de concorde entre les hommes, désignait depuis le XVIIIe siècle les ensembles de musique constitués d’instruments à vent (bois et cuivres). Mais ces ensembles, d’usage courant dans certaines Loges, n’étaient ni une exclusive ni une « règle » musicale. Nous trouvons souvent des interventions d’orgue, des cordes et des voix solistes, duos etc… et bien évidemment le chœur, traité à l’unisson ou pas. Progressivement et naturellement, toute pratique musicale, et pour cause, va être englobée dans la nomenclature Colonne d’Harmonie qui, aujourd’hui, est constituée, la plupart du temps, par une chaîne hi-fi.

Je pense qu’en Franc-maçonnerie spéculative, confondre technicité et symbolique génère une effroyable confusion dont les dérives partent dans deux directions : 1) l’aseptisation et le dépouillement total des symboles au détriment de la méthode Initiatique, fondée sur « l’ouverture » que proposent les symboles ; 2) le développement d’un argumentaire illusoire qui passe outre toute méthodologie historique, scientifique voire rationnelle. Certes, nous ne pouvons pas analyser l’histoire de l’Ordre par les symboles, comme l’ont fait certaines branches mystiques et par mode d’autres affabulateurs jusqu’à la moitié du XXe siècle, certains effets néfastes perdurant jusqu’à aujourd’hui. Mais quand on parle de la pratique des Travaux Maçonniques à partir de 1717, il faut tenir compte de leur évolution et de leur mutation, et nous ne voyons aucune justification historique valable pour considérer qu’une chaîne hi-fi puisse être considérée comme Colonne d’Harmonie et pas le chant. Bien au contraire. L’idée que, le moment « d’un chant », toute la Loge se « transforme » en une seule Colonne d’Harmonie, suffit pour valider sa symbolique.

Le meilleur exemple de la prise de conscience en Franc-maçonnerie spéculative de l’évolution de la pensée humaine et de l’incontournable nécessité de les adapter aux Travaux en Loge vient des remaniements indispensables et fondamentaux au XIXe siècle du Rite Français dit « Groussier » et, en règle générale, du REAA pratiqué par les obédiences libérales et adogmatiques.

 


Suivant l’idée de notre Frère Philippe Autexier, si les musiciens ne sont pas tous des Franc-maçons, la musique, est « en essence » « une Maçonnerie », car chaque note est une Pierre Taillée. Il suffirait de regarder les centaines de pages d’esquisse dont un compositeur a besoin pour arriver à une version « achevée » de son œuvre pour se rendre à l’évidence. L’analogie avec le dégrossissage et la taille de la pierre spéculative nous paraît très cohérente. L’ordonnance des notes dans une partition forme une véritable architecture musicale et son exécution peut être comparée analogiquement aux pierres posées et assemblées sur un édifice que l’on découvre pour la première fois. Puis viennent le vécu, l’expérience et le partage des œuvres aussi bien pour l’interprète que pour le public.

Une œuvre comme, par exemple, la 40e Symphonie de notre Frère Mozart nous accompagne la vie durant. Chaque fois que je la travaille et dirige et que le mélomane l’écoute, nous la revisitons ensemble, chacun avec sa perception, chacun avec son vécu. Un concert de musique n’est-il pas un moment rituellique ? A mon sens la musique et le rituel ont en commun la « chose sacrée » - celle qui réunit les hommes dans le vécu et l’expérience humaine. Le temps d’un concert ou d’un Rituel Maçonnique, cette Union jaillit d’un apprentissage, d’un « texte » et de la mise en pratique à partir de et vers l’humain.

Devons-nous rappeler que la musique est l’un des rares symboles Maçonniques vivants de notre Ordre ? Elle donne la possibilité quasi unique d’une mise en pratique de la pensée dans un cadre formel qui « transcende » le langage parlé et qui s’inscrit dans le Réel d’une manière directe et immédiate. Nous pensons qu’il est important d’analyser ce fait à la lumière de l'évolution parallèle, instable et tumultueuse, de la création et de la diffusion musicale aussi bien au sein de notre Ordre que dans le monde profane. De la « musique au foyer » aux institutions musicales théoriquement « démocratiques », nombre de problèmes sociologiques et d'éphémères effets d'annonce ont confisqué l'évolution de bien des secteurs de l'activité musicale. Cela pourrait être aussi le cas pour l’Ordre Maçonnique, car les Francs-maçons amènent inéluctablement à l’intérieur des Loges les « réflexes humains » de leur temps. Il nous semble donc important de proposer quelques points de réflexion qui pourront éclaircir un peu cette problématique concernant l’approche musicale en Franc-maçonnerie.

Maximianno Cobra

© Copyright 1998 - 2017 Les Neuf Soeurs - Tous droits reservés - All Rights Reserved.

Envoyez-nous un email

Nom
Champ requis
E-mail
Champ requis
Objet
Champ requis

Left: 1000

Champ requis
ÊTES-VOUS HUMAIN?